Les conseillers spéciaux : Un gouvernement parallèle qui ne répond qu’à Félix Tshisekedi ou à son nouveau directeur de cabinet Guylain Nyembo (AI)

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Le président Tshisekedi s’appuie sur une équipe de neuf conseillers spéciaux. Profitant de la rivalité avec les membres du Front commun pour le Congo de Joseph Kabila, certains d’entre eux ont pris la main sur les dossiers stratégiques, quitte à faire de l’ombre aux ministres concernés.

Ils sont neuf conseillers spéciaux à avoir été nommés en mars 2019 par Félix Tshisekedi dans la foulée de son arrivée à la magistrature suprême en janvier de la même année. Leurs domaines d’intervention couvrent, pêle-mêle, les investissements, la numérisation, les infrastructures, ou encore la lutte contre les violences faites aux femmes. En revanche, leurs compétences sont peu définies dans l’ordonnance du 30 janvier 2009, signée sous la présidence de Joseph Kabila, qui détaille l’organisation et le fonctionnement du cabinet de la présidence. C’est tout juste si celle-ci précise que leur rémunération est fixée par le chef de l’Etat – elle s’élève, selon nos informations, à environ 10 000 dollars mensuels.

Les conseillers spéciaux ne répondent qu’à Félix Tshisekedi ou à son nouveau directeur de cabinet Guylain Nyembo – un poste occupé par Vital Kamerhe jusqu’à son incarcération en mai 2020. Les conseillers étiquetés tshisekedistes étaient d’ailleurs en conflit ouvert avec ce dernier. Selon l’actualité du moment, les conseillers spéciaux sont également conviés à des réunions en présence d’autres membres du cabinet de la présidence. Ce fonctionnement souple, qui s’ajoute au flou sur leur champ de compétences, a profité à certains de ces conseillers spéciaux pour asseoir leur influence dans le jeu politico-économique congolais.

Des ministres du FCC sommés de s’incliner

Ces conseillers spéciaux ont bénéficié d’un contexte porteur, marqué par les débuts en 2019 de la coalition entre le Front commun pour le Congo (FCC, la formation de l’ancien président Joseph Kabila) et Cap pour le changement (CACH, celle de Félix Tshisekedi). Ils se sont ainsi retrouvés propulsés en première ligne pour la gestion de certains dossiers, au détriment des ministres issus des rangs du FCC. Il en a résulté un télescopage entre la présidence et le gouvernement, qui s’est pleinement exprimé à l’occasion du projet de port en eaux profondes de Banana, dans la province du Kongo Central. Comme l’avait révélé Africa Intelligence dans son édition du 09/07/20, l’opérateur portuaire attributaire du contrat, l’émirati DP World, s’est retrouvé à discuter en parallèle avec deux équipes de négociateurs, l’une menée par l’un des conseillers spéciaux du président, l’autre par des ministres du FCC. Ces derniers ont finalement dû s’incliner après que la présidence s’est rendu compte de leur implication dans les négociations.

Jean-Claude Kabongo est sans doute le plus emblématique de ces conseillers spéciaux. Celui qui a fait fortune dans le trading pétrolier avec sa société African Trading Oil (ATOL) est réputé pour avoir fait des affaires avec certaines personnalités proches de la « Kabilie ». Sa proximité avec les cercles du pouvoir à Brazzaville en fait toutefois un élément précieux pour Félix Tshisekedi, qui l’a choisi au poste de conseiller spécial chargé des investissements pour sa connaissance intime des milieux d’affaires. Il est ainsi en première ligne, au point d’apparaître comme un « vice-président » de l’ombre de la RDC.

C’est le cas notamment du projet de rénovation et d’agrandissement de l’aéroport de N’Djili, à Kinshasa, pour lequel des discussions sont en cours afin de donner le marché au groupe turc Summa en lieu et place du chinois du chinois Weihai International Economic & Technical Cooperative (WIETC) . D’après les informations d’Africa Intelligence, Summa s’appuie sur Jean-Claude Kabongo pour s’installer en RDC. Le conseiller spécial chargé des investissements a également œuvré en 2019 pour présenter à Félix Tshisekedi le PDG d’ENI, Claudio Descalzi, afin de faciliter le retour de la major pétrolière italienne en RDC . 

En plus de son rôle d’intermédiaire auprès d’investisseurs, Jean-Claude Kabongo a intercédé dans un dossier très sensible, lié cette fois à une procédure judiciaire menée dans le cadre du scandale du programme d’urgence des 100 jours. Il s’agit en l’occurrence de l’arrestation, en mars 2020, de Thierry Taeymans, directeur général de Rawbank, à la suite d’investigations menées sur des transactions de fonds suspectes réalisées avec l’homme d’affaires libanais Samih Jammal. Pour tenter de le faire sortir de prison, les propriétaires de la banque, la puissante famille Rawji, se sont appuyés sur Jean-Claude Kabongo. Selon les informations d’Africa Intelligence, celui-ci s’est rendu jusqu’à Dubaï, aux Emirats arabes unis, pour rencontrer ses interlocuteurs qui sont convenus de faire un chèque de caution très important en vue de la libération de Thierry Taeymans. Quelques jours plus tard, la banque se félicitait de sa remise en liberté, en remerciant dans un communiqué « la justice congolaise pour son travail de recherche de la vérité ».

Les hiérarques de la « Kabilie » évincés

L’autre conseiller à avoir tiré son épingle du jeu depuis les débuts de la présidence Tshisekedi est, lui aussi, issu du secteur pétrolier. Il s’agit du conseiller spécial chargé des infrastructures Alexy Kayembe de Bampende. Fondateur de la société de services PetroAfrica, qui est implantée dans plusieurs pays africains (dont la RDC et le Congo), ce dernier est un membre historique de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti de Félix Tshisekedi. Grâce à ces deux casquettes de militant et d’entrepreneur, ainsi que sa proximité avec le chef de l’Etat, Alexy Kayembe de Bampende est rapidement devenu incontournable sur le projet du Grand Inga, qui regroupe les méga-barrages d’Inga III à Inga VIII, notamment dans les discussions avec le géant minier australien Fortescue Metals Group . Cette situation n’est pas sans susciter quelques frictions avec Bruno Kapandji Kalala, l’ex-ministre de l’électricité nommé en 2015 par Joseph Kabila à la tête de l’Agence pour le développement et la promotion du projet Grand Inga (ADPI), et peu à peu écarté des grandes décisions.

Parmi les neuf conseillers spéciaux, le seul à avoir activement participé à la campagne électorale de Félix Tshisekedi est Vidiye Tshimanga Tshipanda. Très proche du chef de l’Etat, ce dernier était l’un des rares à être présents à ses côtés le soir de l’annonce des résultats. Il est depuis devenu son conseiller spécial chargé des affaires stratégiques. Très large, cet intitulé couvre notamment les questions minières, un domaine que l’intéressé connaît bien en tant que dirigeant depuis 2007 de la société Cobamin. Celle-ci dispose de plusieurs concessions dans les provinces du Kwilu (diamant) et de l’ex-grand Katanga (or, cuivre et argent). Si le président et son conseiller se connaissent depuis de nombreuses années, leurs liens se sont raffermis à l’occasion du ralliement du parti politique de Vidiye Tshimanga, Dynamique Congo Uni, au Rassemblement de l’opposition, la plateforme lancée par Etienne Tshisekedi et qui est dirigée depuis sa mort, en février 2017, par son fils Félix Tshisekedi.

Une patronne de club de foot

Moins connus que leurs collègues, les autres membres de l’équipe des conseillers spéciaux comptent des personnalités issues de la société civile, comme l’activiste canadienne d’origine congolaise Chantal Yelu Mulop, qui est chargée de la jeunesse et de la lutte contre les violences faites aux femmes, ou encore le docteur Roger Kamba, conseiller spécial en charge de la couverture maladie universelle. Déjà en première ligne dans la riposte contre la pandémie de Covid-19, il fait aussi partie de la task force destinée à épauler Félix Tshisekedi dans sa présidence de l’Union africaine .

On retrouve également Bestine Kazadi, à la fois avocate, écrivaine et activiste, qui s’occupe de la coopération et de l’intégration régionale. En plus de ces activités politiques au sein de l’UDPS, Kazadi a été en août 2020 à la tête du club de football de l’AS Vita Club, dont son père avait été le patron jusqu’à son décès en 2017.

 Africa Intelligence

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